Voila donc le roman dont est tiré le titre de ce blog. Cette version est une version un peu améliorée par rapport au texte original, mais je ne compte pas non plus le réecrire entierement, travaillant actuellement sur un projet que je juge bien meilleur. Je le publierait par morceaux, le plus souvent possible. Pour commencer, voici donc le prologue et une partie de l'Acte I. N'hésitez pas à commenter, ça fait toujours plaisir (ou pas).
PS : Cette version n'ayant pas été corrigée par ma chère correctrice habituelle ;) , elle doit encore contenir quelques horribles fautes d'orthographe.
Prologue
Les ténèbres m’environnent, froides, chargées d’une sombre menace, une lourde promesse de mort, un petit morceau de Néant… Lentement, mes sens commencent à retrouver leurs fonctions... Le premier est le goût. Dans ma bouche, se terre une saveur âcre, amère, et je reconnais trop vite cette saveur métallique sur mes dents. Je crache, plusieurs fois, essayant sans résultat d’évacuer le sinistre breuvage, glacé, presque solidifié en croûte dans les moindres recoins de ma bouche. Désésperé, je m’en remets à mes autres sensations.
Aucun son ne trouble la nuit, à part un étrange bruit de frottement, le même que celui qui est émis par la peau quand on la gratte longuement, cherchant à en chasser ces insectes que jamais l'on ne parvient à atteindre. Je frissonne à cette pensée, mais je ne comprend pas pourquoi...
Le sol sous mes pieds nus est mou et froid, humide, et je m’aperçois à présent que c’est en marchant que je produis l’étrange son. Je m’arrête, essayant de toucher de la main les murs autour de moi, mais je m’aperçois bien vite que mes bras sont liés derrière mon dos. Je tire, je saute et roule sur moi même, mais la douleur devient rapidement bien trop vive, insupportable... Alors je me laisse simplement tomber au sol, sur le ventre, tentant de cesser de ressentir mes membres engourdis, comme parcourus par une : « véritable armée de fourmis » ! Ma voix tremblante me fait sursauter, et je reprends lentement ma respiration, tentant de trouver un sens à tout cela, quand un autre de mes sens décide de se rappeller à moi... Prés du sol, l’odeur est insupportable, comme un mélange de vomissures, d’excréments, et de sang, cet arôme qui éveille en moi un sentiment bizarre, merveilleux... écœurant. N'ayant plus de sensation vers laquelle me tourner, je m'en remet à mon esprit, me plonge dans mes souvenirs...
Mais je ne revoit qu’une unique chose : un grand éclair blanc suivi d’un bruit d’enfer... puis vient la souffrance, terrible, excitante, mais qui lentement, déjà, se perd dans l’oubli. Une seule question s’impose alors à mon cerveau fatigué, une demande, un espoir : « je ne sais plus qui je suis » !
***
Depuis combien de temps suis-je là, coupé du monde de la lumière ? Aucun point de repère ne saurait me le dire, compter les secondes devient vite lassant, et je n’ai rien pour graver sur le sol mou, collant, puant, qui émet toujours ce bruit qui torture mes nerfs à chacun de mes mouvements. Parfois, j’entend une sorte de voix, des gémissements je crois, de femme ou d’homme, les deux, peut être. Je perçois également des grincements de ferraille déchirée, comme si une sorte d'ogre frappait et tordait de lourdes plaques d'acier...
Je n’ai pas mangé depuis que je suis ici, mais, bizarrement, je n’ai pas faim, ni soif. De plus en plus souvent, je me surprends à de me demander si je ne suis pas mort, un cadavre jeté en enfer. Dans ces moments, mon esprit me fait mal, comme si l’on m’enfonçait un long clou dans le crâne… Alors je cogne ma tête contre les murs suintants de mon univers, pour en détacher la douleur, et elle passe, doucement, en se riant de moi, me contemplant avec son visage d’ange maculé d’écarlate et ses cheveux d'or. Ce visage qu’il me semble reconnaître à travers mes larmes, mais sans savoir d’où il surgit, de quel abîme d’inconscience, de quel recoin oublié de ma cervelle criblée d’aiguilles. Il apparaît, puis s'efface, avec la promesse de revenir, pour me persécuter à nouveau…
***
Même le sommeil n’est plus une délivrance. Sa petite mort ne m’apporte que peurs et tourments, car dans le chaos de mes songes, une créature difforme, contre-nature, tend vers moi des doigts courtauds de batracien, tirant sa peau jaunâtre sur ses muscles noueux. Il me fixe de ses yeux aux paupières lisses, collées par un quelconque mal au delà de toute humanité. Il m’apparaît environné d’une brume stellaire mouvante, où de troublants visages tourbillonnent lentement, poussant de terribles pleintes dans leur agonie silencieuse, vites etouffées par l’immensité du vide. Sa bouche, plaie béante sur sa chair parcheminée, s’ouvre pour parler, s’enfle pour lancer une note aiguë et vibrante qui ébranle ma raison, fait vaciller les pâles restes de sentiments s’accrochant aux toundras stériles de mon âme. Et je tremble, car je sais qu’une nuit, je comprendrais le nom qu’ inlassablement il tente d’épeler, et que cette connaissance me détruira, me damnera pour l’éternité.
Je cogne ma tête contre les murs…
***
J’ai vu la lumière, d’un seul coup, un rectangle éblouissant est apparu au dessus de moi, et deux êtres m’ont regardé. Je crois qu’il s’agissait d’humains, mais mes yeux me trahissent. La nuit a laissé une pellicule sombre sur ma rétine, et celle ci ne supporte plus la plus infime clarté. J’attends et je me réjouis, quelque chose va arriver…
***
Qui, ou que suis je, pour qu’ ainsi on m’enferme ? Sûrement suis je dangereux, très agressif, sinon pourquoi tant de précautions ? J’ai le souvenir d’une quête, de quelque chose d’important que je dois accomplir, et que seul moi est capable de réussir, mais qu’est ce donc ?
Je tourne en rond, je réfléchis malgré ma tête douloureuse, mais la réalité m’échappe. Le doux visage de ma souffrance me regarde, des larmes au coin des yeux elle me dévisage, hurle un nom, peut être le mien... Mais je ne comprend pas, ou je refuse de comprendre, et tout disparaît. Je suis seul, assis dans le noir, les mains serrées dans le dos, dans un trou puant et mou. Je n’ai rien mangé depuis un temps qui me semble démesuré, et des visions grotesques me torturent sans cesse. Tout cela doit prendre fin, tout cela ne peut pas être vrai… Je crie, et ma voix m’effraie, mais je continue, plus fort. Elle résonne à l’extérieur, plus loin, au delà des couloirs indistincts, et je sais qu’ ILS m’entendent, j’en suis certain. Mais personne ne répond, et le silence se referme sur moi, tel les pétales d’une lugubre fleur, dissimulant les mystères de son coeur quand tombe la nuit.
***
Acte I
« A trop s’entendre répéter que l’on est un génie, on finit toujours par le croire. Et, à partir de ce moment, la chute n’est jamais très loin… »
Edmond Gates, alias le Messie. No 477.
***
Alec Grant se sentait à l’étroit sur sa chaise. Sans doute, le concepteur du mobilier n’avait pas pensé que l’on puisse mesurer plus de deux mètres, et dépasser allégrement les cent kilos de muscle. Ou alors, celui ci avait été conçu sur commande pour son patron : le professeur Edmond Gates. Outre le fait d'être l'employeur du géant, Gates était également un vieil ami du père d’ Alec, jusqu'à ce que celui ci ne rejoigne les rangs des patients... Pourtant, le petit homme en blouse blanche assis en face de lui, le crâne luisant de calvitie, et portant de lourdes lunettes pourvues de verres si épais qu’ils cachaient en partie ses yeux, ne semblait pas reconnaître son interlocuteur. En fait, il montrait si peu de réactions à ses paroles qu'il semblait comme fondu dans le décor, par ailleurs dépourvu de toute touche personnelle, à moins bien sur de considérer un bureau et une armoire de classement comme étant le must de l'originalité.
Alec gratta sa brosse blonde en baissant la tête, signe chez lui d’une profonde réflexion, et prit la parole d’une voix grave et hésitante, comme s’il tentait de la rendre plus douce.
« Vous savez bien, mon père, Joshua Grant, est soigné ici. Je voudrais seulement m’assurer qu’il se porte bien. »
Le docteur afficha une moue emprunte d’une grande perplexité, puis, peu à peu, son visage s’éclaira. Finalement, un éclat de lumière passa sur ses verres tandis qu’il relevait la tête. Il avait été beau, autrefois, et son esprit aiguisé lui avait offert un charme indéniable. Cependant, son hérédité l’avait aujourd’hui rattrappé, et, peu à peu, l’ombre de la vieillesse venait obscurcir des traits, qui, autrefois, impressionnaient de par leur douce finesse. Alec sourit interieurement, se disant qu’au final, nul ne pouvait tout avoir…Lui même était plutôt à l’opposé, un physique d’athlète, mais un esprit des plus simples, une tare que son père ne lui avait que trop reproché.
Gates répondit d'une voix sèche, n'étant pas du genre à se répéter, surtout vis à vis du « petit personnel ».
« Nous en avons déjà parlé, et vous savez que c’est impossible. Après votre dernière visite il y a trois ans, il s’est profondément entaillé la langue, dans le but évident de se suicider. C’est un miracle que nous ayons pu le sauver. Votre présence, ainsi que celle de n’importe quel membre de sa famille, lui est réellement intolérable ».
Il fit une pause, émettant un soupir forcé censé représenter une marque de tristesse, voir de sympathie.
« C’est une tragédie pour nous tous qu’un tel homme ait à ce point perdu la raison, d’autant plus pour moi qui ai travaillé avec lui durant plus de dix années. Pensez vous réellement que c’est par plaisir que j’interdis toute visite ? Je vous comprend, mais je dois avant tout veiller à sa sécurité, en tant que médecin, et également, en tant qu’ami. ».
L’infirmier acquiesça, semblant littéralement boire les paroles de son interlocuteur, qui reprit rapidement, changeant radicalement de sujet :
« Mais, pourquoi vouliez vous me parler de votre travail à la Cave ?», déclara t’il sur un ton condescendant, à la limite du mieilleux, jouant là une mascarade que les capacités émotionnelles de l’infirmier ne lui permettait pas de percevoir.
La cave, rien qu’en entendant ce mot, le cœur de Grant se serra. On appelait ainsi la partie la plus basse de l’asile, là où la société rejette les cas les plus graves pour tenter de les oublier…
La cave, le travail le plus ingrat. Alec y avait été transféré après avoir passé à tabac un pédophile quelques années auparavant, un assassin sans remords qui avait eu la mauvaise idée de parler de sa fille sur un ton un peu trop familier. Et malgré sa descente en « grade », le surveillant n’avait jamais regretté son geste. On ne touchait pas à Valérie.
« Hé bien, sauf votre respect, monsieur… », commença le surveillant dans un murmure, fixant la plaque de cuivre posée devant lui, sur le bureau parfaitement ordonné du spécialiste. « Professeur Edmond Gates », disait-elle, un titre qu'Alec trouvait bien trop ronflant pour un être aussi insignifiant, et surtout, aussi dénué de scrupules...
« Disons que je ne suis pas certain que ce que nous faisons soit bien. Tous ces gens… Je veux dire, ils ne vont pas mieux, et cela fait si longtemps maintenant. Je ne sais pas si je vais pouvoir continuer ».
Le docteur le dévisagea un instant, son regard se faisant plus dur, presque menaçant. Un type de regard que le géant blond n’était pas habitué à voir à son encontre.
« Allons, ne voulez vous plus m’aider à poursuivre les recherches que votre père et moi avions entreprises ? C’est une noble tâche que celle ci, vous participez peut être là à un projet qui changera totalement l’approche de la psychanalyse dans les années à venir. C’est un espoir pour des millions de malades à travers le monde ! Et ne l’oubliez pas, c’était le rêve de Joshua, et il aurait voulu que vous le poursuiviez à sa place ».
Le docteur fit une pause, comme pour laisser le temps à Alec de peser tout le poids de cette phrase, puis conclut, posant paternelement sa main sur l'épaule de son employé :
« De plus, vous savez tout comme moi qu’il me sera difficile, après votre petite saute d’humeur, de vous replacer dans des services comportant moins de risques. Il y a beaucoup de gens ici qui aimeraient que vous partiez. Ils n’ont pas oublié Fisher. Il avait beau être un monstre, ce que vous lui avez fait semble avoir marqué les esprits ».
Le gardien pensa à beaucoup de choses en cet instant, en outre à l’état des mains de sa victime après qu’elles se soient “accidentellement” retrouvées coincées dans une porte. Trop de données pour lui, trop de remise en cause. S’il abandonnait, il perdrait son travail, certainement sa famille, et la chance de poursuivre l’ œuvre de son père.
« Bien, n’en parlons plus », se contenta il donc de répondre.
Gates lui sourit, lui tapotant chaleureusement l'épaule.
« Me voilà rassuré. Je dois bien vous avouer que j’avais peur de confier ce travail à n’importe qui, alors que vous êtes parfaitement qualifié pour cette tâche. Je vous demande seulement de m’aider à installer le 475 dans la salle 8, discrètement, car vous n’êtes pas sans ignorer la polémique qui tourne autour de cet individu ».
L’infirmier fronça les sourcils, oui, le 475, le numéro que Gates lui avait donné. Il le voyait à présent, ou du moins l’imaginait, et se souvenait de la raison qui fit qu’il se retrouva parmi les patients du docteur. Il revoyait l’article dans le journal, un peu plus d’un an auparavant. Ca avait fait du bruit, et Alec se fustigea mentalement de tenir si peu compte des histoires du monde extérieur. En tout cas, s’il en avait eu écho, c’est que l’importance qu’avait pris ce fait divers avait du être inhabituelle.
Il s’agissait d’un récit violent, l’histoire d’un tueur en série des plus vicieux, abattu par les policiers qui avaient réussi à le coincer, quasi à court de munitions. Acculé, le 475 se jeta littéralement au milieu des balles, une simple hache à la main, et malgré la dose indigeste de plombs qu’il reçu, il profita de la grâce offerte aux salauds, et n’en mourut pas. Tombé dans le coma, il y resta prés de huit mois, et quand il s’éveilla, il fut directement interné ici, quelques étages en dessous du bureau où ils se trouvaient.
La voix du docteur le tira de ses réflexions :
« Ce type de meurtrier est une aubaine pour notre programme, un candidat parfait ! ».
Alec Grant hocha la tête pour marquer son accord, puis, sans plus attendre, et visiblement avec une excitation croissante, le docteur lui intima l’ordre de le suivre.
***
La chambre 8, pensa Alec, en suivant, le No 475 au bras, le docteur Gates lui ouvrant le chemin. Visiblement, son patron était sur les nerfs, mais sa nervosité en tel cas ne l’étonnait plus le moins du monde. Parfois, il lui arrivait même de penser que Gates aurait fort bien trouvé sa place au pavillon des paranoïaques…
La chambre 8 avait reçu son numéro et sa triste réputation à la création de l’asile, il y avait plusieurs dizaines d’années de cela. C’était dans cette pièce que l’on pratiquait la lobotomie au temps où cela restait permis. A présent, l’endroit, désaffecté, ne semblait plus utilisé, mais le comportement de Gates laissait planer le doute quant à sa reconversion. Grant jeta un œil autour de lui, observant le sous-sol, le coin le plus répugnant et le plus éprouvant pour les nerfs. Dans ces couloirs humides où personne ne descendait plus, on se trouvait bien loin de l’hygiène des étages supérieurs, assez bien respecté pour que l’établissement garde une place respectable, et Gates, un nom dans la profession. Les cris des aliénés s’élevaient de temps à autre, se répercutant sur les murs gris, aussi enfermés que leurs créateurs dans ce labyrinthe de béton et d’acier aux allures d’antichambre du purgatoire…
L’infirmier observa un instant son prisonnier : ses pieds étaient nus, aux ongles longs et sales, recouverts de crasse et de vermine, à l’instar de son pantalon. La camisole souillée lui enserrait totalement les bras, et Grant dut avouer que ses collègues n’y étaient pas allés tendrement. En fait, cela aurait été un véritable miracle si l’homme avait encore put se servir de ses membres. Pour une raison inconnue, le docteur Gates avait enfermée la tête du patient dans un grossier sac de jute, qu’Alec regardait avec horreur se coller, puis être repoussé par la respiration sifflante de l’aliéné. Sa maigreur ne pouvait supporter de comparaison qu’avec la puanteur qui se dégageait de lui. Le surveillant ignorait ce qui attendait cette ombre semi-humaine, et il s’en réjouissait, car de toutes façons, à ses yeux, pour une créature si pathétique, la mort ne pouvait être qu’une délivrance…
Comme s’il lisait ses pensées, le 475 commença à se débattre en hurlant, et Grant eut toutes les peines du monde à le tenir pour l’emmener jusqu'à la porte 8, que le docteur venait d’ouvrir à la hâte, dès qu’il avait compris que les cris du prisonnier risquaient d’attirer des gens de la surface. Alec entra, ceinturant le forcené, et Gates les suivit, avant de verrouiller soigneusement derrière lui. Et quand retentit le « clac » de la serrure, dans les cellules obscures le long du couloir, comme s’ils connaissaient la chose qui attendait dans cette salle maudite, les fous, telle une chorale dissonante, hurlèrent en cœur de terreur…
***
Alec faillit avoir un mouvement de recul quand il commença à entrevoir la complexité du dispositif installé dans la pièce. Malgré toutes ces années au service du docteur, c’était la première fois qu’il lui permettait d’y entrer, et uniquement car il n’aurait jamais été capable d’y mêner seul son nouveau cobaye. Ses yeux firent rapidement le tour de l’installation, s’arrêtant ça et là, quand un détail particulièrement sordide les frappait dans leur course.
Et quand les néons qui composaient l’éclairage se furent tous illuminés, c’est une bien étrange scène que le surveillant découvrit :
Dix tables de fer, dont huit étaient occupées par des formes humaines, pudiquement recouvertes d’une bâche de plastique marron, formaient un cercle autour d’un entrelacs de tubes et de poches à perfusions. Au milieu de cette figure, se trouvait ce qui ressemblait à un énorme ordinateur, composé d’un moniteur, d’un clavier, d’une impressionnante unité centrale, et d’une boîte métallique dont l’avant était constellé de voyants, clignotants de couleurs différentes par intermittence. Sur l’écran de contrôle, huit courbes se tordaient inlassablement, formant de sinueux motifs.
Le professeur Gates tira rapidement Grant de sa contemplation :
« Serrez le bien ! » lança t’il en s’approchant du No 475, lui enfonçant sans ménagement une seringue dans le bras. Aussitôt, l’homme recommença à se débattre, tellement violemment, que du sang commença à perler près de l’aiguille, et que celle ci se brisa avec un bruit sec. Toutefois, le praticien n’y prêta guère d’attention, ayant terminé son injection. Tout à son empressement, il ne prit d’ailleurs même pas la peine d’extraire la pointe du bras de son « patient ». L’infirmier s’en étonna en silence, se disant, pour tenter de garder bonne conscience, que son patron le ferait à un moment plus propice.
« Bon, à présent, allongez le ici ! » claironna Gates d’une voix forte, en désignant l’une des tables inoccupées. Grant s’exécuta maladroitement, tentant de retenir le captif sans pour autant le blesser d'avantage.
« Sanglez le ! » ajouta le professeur.
Tirant sur les ceintures de cuir, l’infirmier commençait seulement à les serrer quand son infortuné patient débuta une série de hurlements, entrecoupés de phrases plus audibles, comme : « Je ne veux pas mourir ! », « Je ne suis pas fou ! », ou, plus touchant, des appels au nom d’une femme inconnue, qui certainement ne devait plus être de ce monde. Son bourreau lança un regard interrogateur à son chef, mais ce dernier se contenta d’attendre, totalement étranger aux états d'âme du malade. Lentement, ce dernier redevint calme, puis sombra dans l’inconscience.
Après cela, Gates fit rapidement sortir son homme de main, et avant de s’enfermer dans la chambre 8, lui lança sur un ton jovial, comme ravi d’avoir gardé son cher complice : « Merci beaucoup, à présent, je vais pouvoir travailler en paix ».
Le claquement de la porte se répercuta longuement dans les couloirs enfin silencieux, telle une hideuse condamnation, avant d’être finalement étouffé par les ténèbres de la cave.
***
Je cours droit devant moi. Dans mon dos, mon fusil se balance, seul espoir au milieu de ce monde rouillé, composé de couloirs sans fin et de portes d’acier grinçantes… ILS sont là, derrière moi, je les entends marcher, et parfois, lorsque je m’arrête ou que je ralentis, leur respiration, lourde, menaçante, perce mes tympans de notes glacées…
Je ne regrette pas le trou où j’étais tombé, malgré la protection qu’il m’offrait contre EUX, mais au moins, en ce lieu, ai- je une chance de fuir et d’accomplir ma quête. La porte s’est simplement ouverte, et dans un coin de cette cellule puante, il y avait mon matériel. Alors j’ai tout ramassé, et j’ai foncé, droit devant moi, sans réfléchir une seule seconde. Je me demande d’ailleurs parfois si ce n’est pas EUX qui m’ont libéré, juste pour le plaisir de pouvoir me donner la chasse.
Je suis entièrement drapé de noir : un long manteau de cuir et un pantalon de jean, une grosse ceinture à boucle d’acier, un T-shirt étroit à manches longues et à haut col, des bottes ferrées. Mes cheveux sont longs, pourpres, ramenés en une queue de cheval tenue par un solide ruban de soie. Je suis mal rasé, mes mains sont enfermées dans de solides gants de cuir, et mes poches remplies des cartouches du calibre 12 qui caresse mon échine dans ma course. Une arme magnifique, canon long, crosse et pompe en bois verni, du chêne sans doute. Cinq coups, peu mais suffisant, bien assez pour détruire la plupart de mes ennemis mortels, mais pas les ombres qui suivent mes pas.
Je dois continuer à avancer, la liberté est à ce prix…
***
Tant qu'on y est, qu'on rigole un peu. Deux pour le prix d'un, c'est à dire... Rien ! En fait, je réfléchis à l'idée de publier mon premier roman ici, celui dont personne ne veut. C'est pas l'extase c'est sur, mais ça pourrait être amusant. En attendant, je vous laisse avec un ami à moi...
Le désert...
Le désert s’étale sous mes yeux, océan infini aux vagues de dunes mouvantes.
Je tire sur ma cigarette, geste machinal si souvent répété, soufflant la fumée droit devant moi, fixant ce sentier indistinct que tant de fois j’ai emprunté. Le soleil frappe durement ma peau de cuir, ce manteau aussi noir que peut l’être mon âme, recouvrant l’une de ces armures légères que portaient autrefois les soldats, du temps ou l’on se massacrait encore pour de simples idées...
Moi, je suis un enfant de la poussière, le fils bâtard d’un monde en ruines, un loup parmi une jungle de prédateurs, un mutant, un monstre engendré de par la rage et les radiations…
Ma vision, agrémentée des verres rouges de mes lunettes, est celle de celui qui a tout sacrifié, tout donnée pour une hypothétique survie au sein de ces terres ravagées. Je suis un pillard, une ordure, qui prend mais ne donne, qui détruit mais jamais ne construit. Je suis l’ange de la mort, l’aigle de la route, le seigneur d’un domaine sans limites. Au loin, le vrombissement d’un moteur, un air de rock’n’roll, yeah, I’m born to be wild !
Même à cette distance, l’odeur de la poudre me submerge, ces détonations claquant comme un opéra aux chœurs grondants. La, à mes pieds, au fond de ce canyon, cette plaie béante sur le visage d’une Gaïa violée, d’autres se battent, luttent et meurent, leurs vies valant à peine leur poids en viande.
Mon mégot rougeoie au sol, attisé par le vent éternel, tandis que je saute à bord de mon engin d’acier vrombissant, une part de moi même, aussi implacable que ma volonté, la lame de ma tronçonneuse, ou encore le canon scié pendant à ma ceinture.
Les dieux de l’apocalypse réclament leur du, c’est ainsi depuis que les anciens ont faits de ce lieu notre enfer, un abîme ou je ne fais qu’assumer ma place de démon grimaçant. Si la paix a un jour existée, aucun de nous ne l’a connue, aucun de nous ne sais même ce qu’elle peut signifier ou être. Le bonheur c’est d’exister, le bonheur, c’est conduire ce bolide en sachant que rien ne m’arrêtera jamais, et de voir mes proies tomber à ma place.
Je profite de la tourmente sur mes joues, cet air furieux fouettant mes cheveux sales, je suis une force de cette nature, au même titre que le serpent ou la tornade, je suis le fléau, et comme lui, je suis légion. Frères et sœurs, fils et filles de Métal, faisons hurler cette vie, saignons la à blanc, car c’est la notre destin, notre raison d’être. Nous sommes le virus, la peste de cette réalité, celle qui emporte les plus faibles pour que survivent les élus.
Aujourd’hui, je vais avoir 30 ans, et avec de la chance, je verrais encore le soleil se lever pendant 10 à 20 années, une ou deux décennies de cette vie de nomade, de cette existence tâchée de sang. Bien d’autres n’iront pas jusque la, et je suis déjà fier du chemin parcouru. Mais la route s’étale toujours plus loin, et ma clope aura éternellement le goût des cendres. Qui sait ce que cache l’horizon ? Bientôt, quand je ne me sentirais plus capable, je n’attendrais pas qu’un type plus jeune surgisse pour descendre la légende. Je serrerais ce volant entre mes mains ridées, tannées par ce mistral aussi sec que le fond de ma gorge, et je partirais, tout droit vers ces terres ou le feu nucléaire n’a jamais cessé de s’éteindre, la ou les ruines d’une grandeur passée s’élèvent vers le ciel, tels les doigts d’un géant cadavérique implorant un improbable pardon. Mais son idole est depuis longtemps brisée, nos puissances ont remplacées les siennes, et son dieu d’amour se tord de douleur entre les griffes acérées de Métal. Demain, notre cri de guerre résonnera à nouveau, demain, et encore le jour d’après, jusqu'à ce qu’il ne reste plus rien, et qu’a notre tour, nous disparaissions dans les brumes du temps. Il en va ainsi de tout, des êtres de chair comme des icônes, tôt ou tard, le sable nous recouvre. Ne subsiste alors que le souvenir, et celui de Trash et de sa tribu, restera longtemps dans l’esprit de tous, un songe violent, effrayant, une haine à notre égard qui ne s’éteindra jamais.
Et je ricane et hurle en accélérant, oui, détestez moi, craignez moi, ainsi, je serais immortel !
Ce texte est à l'origine le background (l'histoire), d'un de mes personnages préférés, celui du jeu de rôle Kult. Il est donc sombre et pour le moins violent. Vous êtes prévenus.
Pour les yeux d’un ange
La fille hurla encore une fois, puis se tut, sa voix se changeant en un concert de gémissements, tout justes audibles à travers le fracas de l’averse, les gouttes jouant comme une marche funèbre sur l’abri de tôle du vieux Gus. Elle devait avoir quelques chose comme 16 ans, mais le clochard était connu pour son choix en matière de femmes : plutôt jeunes, seules…et droguées.
Chris, de la ou il était, pouvait presque sentir la puanteur, mélange d’alcool fermenté et d’urine, émanant par vagues du sans abri tandis qu’il se démenait, se mêlant subtilement au parfum bon marché de la fille, quelques chose qui rappelait le parfum des roses du jardin de son épouse, du temps ou ils étaient encore innocents, cette enfance déjà bien trop lointaine. Angela posa son menton sur l’épaule de son mari, lui parlant tout bas, au creux de l’oreille.
« Tu sait, d’après ce que tu m’a raconté, je trouve qu’il ressemble à ton père.
- Mon père… », repris le jeune homme dans un souffle, revenant bien des années en arrière, au fond de la caravane d’Albert Wright, la ou pour la première fois il avait ouvert les yeux. Il le voyait encore, ce géant souriant à la voix forte, toujours prêt à donner un coup de main à ses voisins, prévenant, aimable…monstrueux.
Il se souvenait du ceinturon et des hurlements, ceux de sa mère, quand le colosse devenait enragé et l’emmenait derrière le drap crasseux, la ou Chris n’avait jamais eu le droit d’entrer. L’image de ce sourire compatissant, le soir ou son géniteur en était ressorti presque fièrement, et avait annoncé que : « maman nous avait quittés ». A 7 ans, il est difficile d’être certain de ce que l’on a vu, la seule chose dont l’enfant qu’il était ne pouvait pas douter, c’est qu’elle méritait de souffrir. Il ne savait pas vraiment ce qu’était une « sale pute », mais ce ne pouvait être que quelques chose de très mauvais, de honteux. Il se souvenait avoir sourit lui aussi, « D’accord papa », avait il dit.
Chez Albert Wright, il y avait ensuite eu des quotas : 10 coups de ceinturons pour un mot ordurier ou un blasphème, 20 coups de ceinturon pour un vol de nourriture, 30 pour renverser un cendrier, etc. Chris avait toujours sut ce qu’il risquait pour chacune de ses erreurs, et avait ainsi appris qu’au final, tout se paye toujours. Il revoyait avec amertume sa plus grande punition, le jour ou il avait tuée Pomme, la grosse chienne borgne qui gardait le terrain vague ou ils vivaient. Il avait vieilli depuis, sans doutes de trois ou quatre années. Toujours seul, Chris s’était fait un ami dans la personne d’un matou gris tout pelé et affreusement maigre, qu’il avait affectueusement nommé Grisou. Parfois, quand il trouvait un rat en rampant sous la caravane, il l’attrapait, et le lui donnait. A force, le chat s’était lié d’amitié pour lui, et ils discutaient pendant des heures, essayant de savoir pour quel enfer était partie Brenda. C’est pendant l’une de leurs discussions que le drame arriva. Le garçon était en train de fouiller dans un tas de gravats tout en parlant avec le félin, lorsqu’une souris effrayée en était sortie en couinant. Evidemment, Grisou se lança à sa poursuite, suivi de prés par Chris, qui avait toujours aimé voir son camarade jouer avec ses proies. Sauf que cette fois, la course de Grisou se termina devant les crocs luisants de Pomme, qui le déchira comme un vulgaire chiffon devant les yeux implorants du gamin.
A la maison, il n’y avait qu’un livre, un livre avec une grande croix sur la couverture, et c’est en récitant un de ses passages qu’il lança la première pierre, puis la seconde, puis les morceaux de métal tranchant et le grand éclat de verre acéré. « Les méchants seront toujours punis ! », hurla t’il, tentant de pousser sa voix au delà des aboiements furieux du chien, tandis que la vitre brisée se fichait dans le flanc de Pomme, faisant gicler son sang noir sur la terre craquelée. Puis elle tomba au sol sans un bruit, et mourut. Ivre de sa victoire, l’apprenti justicier s’approcha de la carcasse, commençant à la toucher du pied pour vérifier son état. Quelle ne fut pas sa surprise et son dégoût quand il vit quelques chose remuer à l’intérieur, tentant de s’extirper maladroitement à travers les organes fumants. Comment aurait il put savoir, à son âge, et vu le peu d’éducation qu’il avait reçu, que Pomme n’était pas si énorme à cause de la graisse, mais simplement prête à mettre bas ? Horrifié, l’enfant pensa d’abord à s’enfuir, hésita, revint sur ses pas. Dans sa tête, une unique pensée se frayait un chemin, tentant de s’exprimer à travers les brumes de son ignorance : ce qui sortait d’un être mauvais ne pouvait que l’être aussi, et en était par conséquent également coupable des crimes du premier. Saisissant de nouveau le morceau de verre ensanglanté, il le leva vers le ciel, à l’instar d’une divine menace, et l’abattit longuement, furieusement, jusqu'à s’en blesser soi même, avec en tête une seule certitude : tout cela était juste.
Ce fut autant la respiration sifflante du vieux Gus, que la main d’Angela passant sur son visage qui ramenèrent Chris dans la ruelle.
« Mon père était un homme dur, mais bon. Je t’ait déjà raconté, peu après son suicide, quand cette femme de la police s’est tournée vers moi et a dit : « Mon petit, ton papa viens de rejoindre ta maman, nous allons devoir nous occuper de toi à présent.
- Oui mon amour, tu as répondu : « Non, mon père est au paradis, alors que Brenda est en enfer, comme toutes les sales putes .
- Oui, voilà ce que j’ai dit, et je le pense toujours…
- Et moi alors, ou me place tu sur ton échelle de valeur ? Je n’était pas si différente de toutes ces salopes à mes débuts.
- Toi… ». Il soupira longuement. « C’est…différent ».
Quand Chris était arrivé pour la première fois chez les Parker, il avait cru arriver au paradis. Une grande maison entourée de fleurs, avec une belle barrière blanche, et une famille unie, respirant la bonté et la joie de vivre. Ils l’avaient accueilli comme s’il était l’un des leurs, comme s’il avait été leur fils. Le jeune garçon venait d’avoir treize ans, et, peu à peu, les traces de son passé difficile s’estompèrent, devenant peu à peu un cauchemar lointain. Pourtant, au fond de lui, l’adolescent revoyait Albert en rêve, l’image de son crâne éventré par les plombs, se mêlant à celle de ce chiot difforme, qu’il avait dut tuer pour l’absoudre du crime de sa mère. Ils l’appelaient dans les ténèbres, l’invitant à les suivre, à voir, et à comprendre. Cependant, leur appel resta lettre morte, et Chris devint un garçon en tous points charmant, bon élève de surcroît, même surdoué de l’avis de certains, portant un fort intérêt aux cultures antiques, au droit, ainsi que bien évidemment, à la théologie. Tout semblait donc se dérouler au mieux dans le meilleur des mondes, et le garçon des rues semblait sur le point de toucher du doigt un brillant avenir. Toutefois, tout cela ne pouvait durer…
Depuis peu, les Parker, avaient confié à Chris le soin d’aider sa jeune sœur dans ses études, ou elle était une élève plus que moyenne, au grand désespoir de toute la famille, qui fondait en elle de grands espoirs. En secret, bien évidemment, Grégoire et Kathleen Parker ne pouvaient supporter l’idée que ce garçon ramassé dans les poubelles puisse être meilleur que leur enfant, née de leur chair, et redoublaient d’efforts pour que son niveau dépasse rapidement celui de son « frère ». Mais la petite était une de ces enfants dont on dit « qu’ils ont le diable au corps », effrontée, indisciplinée, qui pensait que toute chose lui étaient dues, et ce, sans rien offrir en retour. De plus, elle savait qu’il n’était pas réellement son frère, et sa jalousie à son égard n’avait fait que grandir au fil des années. Plus pour s’éviter cette corvée de révision qui l’ennuyait que pour mettre Chris dans l’embarras, elle avait imaginé tout un scénario, sans même penser aux conséquences, ou elle aurait fait croire à quelques attouchements de sa part, rien de bien grave, mais juste assez pour que plus jamais ils ne la laisse seule avec lui.
Elle s’arrangea donc pour créer une situation équivoque, posant sa main entre les cuisses de son professeur à la proximité de son père. Malheureusement pour elle, l’érudit réagit bien plus rapidement qu’elle ne l’aurait cru, l’incident passa totalement inaperçu, et la jeune fille l’oublia rapidement. Toutefois, dissimulant sa rage au fond de lui, Chris commença une longue attente… Il tenta bien de résister, de rationaliser, mais ses souvenirs, ses songes, ses fantasmes, tous le tourmentaient continuellement, et tous le poussèrent à commettre l’irréparable.
Profitant d’une absence de ses parents, se rendant chez des amis pour une nuit, il se glissa jusqu'à la chambre de la coupable, et s’y introduisit en prenant bien soin de l’y enfermer, bien décidé à la punire par ou elle avait pêchée. La maîtrisant, il lui fit subir, en s’efforçant d’y mettre la même violence, tout ce que son père avant lui avait fait à sa mère, toutes ces choses qu’il observait à travers les trous de la couverture puante, quand il savait que personne ne prêterait attention à sa présence. Aucune humiliation ou souffrance ne fut épargnée, et les pleurs de l’innocence bafouée furent rapidement étouffés par les hurlements bestiaux de la folie. Ce n’est qu’au moment ou Chris entoura sa ceinture autour de son poing, ricanant, qu’il repris conscience. Il vu le sang, il vu la peur dans les yeux d’un ange, et compris que cette fois, il était devenu le coupable. Il n’y avait aucune justice dans son acte, pour lui, ce n’était plus que l’expression de pulsions trop longtemps refoulées. Tremblant, presque à genoux, se répandant en d’insignifiantes excuses, il quitta la chambre précipitamment, dévalant les escaliers vers le salon, la ou trônait sa délivrance, le fusil de chasse de Grégoire. D’un geste décidé, il enficha une cartouche dans chacun des canons, et se colla contre un mur, plaçant l’acier contre son front encore couvert de sueur. Il allait presser la détente quand une main se posa sur la sienne, douce et apaisante. Ouvrant les paupières, il ne vit que le regard d’Angela, fixé au sien, son visage arborant une expression ou se mêlaient la colère, le dégoût, et…la tristesse. Sans un mot, elle approcha son visage du sien, et pour la première fois, leurs bouches se pressèrent l’une contre l’autre en un long baiser, qui semblait comme une sorte de pacte, une union scellée dans la violence et la douleur. Quand les Parker rentrèrent, ils ne trouvèrent aucune trace de ces évènements. Ensembles, leurs chers enfants en avaient effacée toute trace, et donc, la vie continua au paradis…
Et à chaque occasion, qui se multiplièrent au fur et à mesure qu’ils vieillissaient, ils rejouèrent cette nuit, un nombre incalculable de fois, et plus ils la rejouaient, plus la jeune femme en devenait une actrice active, poussant Chris dans ses derniers retranchements, l’effrayant même parfois. S’épanouissant dans le secret, cette liaison devint de plus en plus maladive, fusionnelle, et au final, malsaine. Et quand les délires SM d’Angela commencèrent à ne plus suffire à l’apaiser, elle versa dans le satanisme, qu’elle abandonna rapidement au profit de la magie rouge, la magie du sexe. Le seul interdit qu’il lui fut toujours impossible de franchir fut la jalousie de son amant, qu’un seul regard déplacé pouvait suffire à rendre fou. Au final, cette exclusivité se traduisit par une passion sans cesse renouvelée, mélange de peur, de fascination et de haine, qui fit d’eux des parias, même aux yeux de leurs amis les plus proches. Ils vivaient l’un pour l’autre, et toute autre considération, tout autre individu, était un danger, voir un ennemi potentiel. Utilisant leur magie, ils obtinrent plus d’une fois des résultats au delà de leurs espérances, et quand Angela proposa d’en faire le commerce, Chris accepta, à la condition de sélectionner les cibles avec soin. Ainsi, ses envies de justice étaient satisfaites. Ils poursuivirent ainsi leur existence, et leur renommée grandit peu à peu, leur faisant côtoyer des gens de plus en plus influents, et donc, de plus en plus exigeants. C’est peu après une affaire plus que juteuse, qui mettait en cause des membres du crime organisé, que se situent les derniers souvenirs de celui qui se fait désormais appeler Angel Eyes. Il se réveilla un jour dans un lit d’hôpital, et elle était la. C’est elle qui lui indiqua comment s’enfuir, c’est elle qui lui expliqua qu’elle était morte, et que seul leur lien magique lui permettait encore de rester à ses côtés, même s’il était le seul à la voir et à l’entendre. Désormais, ils communiquent sans avoir besoin de mots, chacun répondant de son mieux aux désirs de l’autre, et parfois, très rarement, Chris parvient même à la toucher… Toutefois, ce don a un prix : le prix du sang. La première fois qu’elle lui demanda de tuer, il refusa. Mais il ne put supporter le récit qu’elle commença alors, celui de sa lente agonie, de sa souffrance, de sa honte et de sa peine. Torturé par ces images, le doute ne lui était plus permis, il était né pour la justice, et par elle, il continuerait à vivre et à aimer. C’est la le prix de son erreur, le prix pour la garder auprès de lui, et peut être la rejoindre, que ce soit au paradis ou en enfer, la seule et unique façon de les soulager, pour un moment, de leur éternel tourment.
Désormais, ses yeux sont les siens, les yeux d’un ange…
Angel Eyes s’avança sous la pluie battante, le canon du Ruger luisant sous la lumière électrique, sa compagne marchant à sa hauteur, le fixant avec un sourire presque carnassier. Sans une hésitation, il plaqua la pièce d’acier glacée contre la tempe de Gus, qui tressaillit et se figea, avec sur le visage l’expression de celui qui sait qu’il va mourir.
La main de Chris trembla l’espace d’un instant, jusqu'à ce que celle d’Angela ne la recouvre doucement.
La détonation résonna longuement, puis le son disparu, englouti par le vacarme de la cité…
Voici un texte relatant un triste événement, vu de par "l'autre côté". Il s'agit de l'histoire d'une créature que les connaisseurs reconnaitront, intitulée "La Liche", ou de l'interêt de ne pas voir le monde en binaire.
LA LICHE
Encore une fois, je m’éveille…
Encore une fois, mon esprit s’extirpe de cette carcasse, englobe ce lieu que je connais si bien. Ces couloirs infinis ou guettent les miens, protecteurs silencieux de ce temple morbide. La poussière des ans n’a pas obscurcit ma vision : je les voits, pleins d’espoirs et de vie, avançant en ma demeure, virevoltants tels des papillons éphémères, multicolores et inconscients. Que sont ils venus chercher ? L’or ? La gloire ? Est-ce une quelconque croyance qui les pousse ainsi ? J’ai survécu à la colère de tant de nouvelles divinités… L’acier et les mots de pouvoir déchirent les corps de mes amis, fracassent leurs os comme de fines brindilles. Eux qui m’ont été fidèles par délà la mort, foulés aux pieds par des étrangers mille fois trop puissants. Autrefois, peut être, aurais je fait de même, me serais je battu pour une cause ou une autre, cherchant un maître digne de ma confiance. Autrefois, oui, jusqu'à ce que je comprenne, que quoi que l’on fasse, quoi que l’on vive, tous, toujours, nous sommes condamnés, au bout d’à peine deux ou trois générations mortelles, à cet oubli qui parfois tue même les Immuables. Ils progressent, se soutiennent, souffrent et hurlent. Plus que quelques mètres, et ils seront la, devant ce trône de pierre, me fixant de ces yeux emplis de peur et de dégoût, ce regard que nul être n’a le droit de porter sur moi…
Mon esprit réintègre mes os, et je les sens craquer tandis que mes vertebres s'empilent à nouveau, et que mes orbites vides s’animent de cette lueur, cette lueur qui n’est autre que l’expression de ma seule volonté d’exister. Qui aurait cru qu’au bout de milles années, cette envie soit encore présente, plus forte que jamais ? A mes côtés, une armure vide s’élève, ses mains spectrales, ses doigts fins qui autrefois caressaient ma peau pâle, serrés autour de la hampe de cette lourde hallebarde aux runes éclatantes. Elle non plus ne m’a pas quitté, jamais, et même si mon cœur n’est plus, je ne veut pas qu’elle disparaisse. Je la veut ici, prés de moi. Je veut qu'elle m'appartienne... A jamais. Ce visage fantomatique, cette beauté inaltérable, visibles à mes yeux seuls, car seul moi mérite de les contempler, de m'en délécter, pour les siècles des siècles. Elle ne disparaitra pas ce soir. Et moi non plus. Je suis éternel, et désormais, il ne saurait en être autrement…
Ils arrivent, bientôt, ils passeront l’arche de pierre, fouleront de leurs corps ignobles, grouillants, la pureté de ce lieu hors du temps, viendront me dépouiller de tout ce que j’ai, de tout ce que je suis... Elle fait quelques pas, sa lourde carapace d’acier grinçant à chacun de ses mouvements. Et je tourne mon crâne vers ce heaume, ou brille encore l’éclat de jade de ce regard amoureux, que jadis, elle portait sur moi... Je me lève à mon tour, rejetant d’un geste ces atours grisonnants collants encore à mon squelette blanchis. Venez, mortels, venez vous mesurer à celui qui a domptée la mort elle même, et regardez en face le spectre de ce que vous deviendrez…
Ils passent la porte en trombe, et je reconnais ce fanatisme qui les animes, je ressens cette frayeur qui parcourt l’humble paysan à la simple évocation du mot « Liche ». L’un d’eux me pointe du doigt, tandis que les autres s’attaquent à mon aimée. Ils sont la pour me punir me dit il, mais de quels crimes, de quelles exactions ? De simplement avoir voulu détruire cet ordre naturel que l’on nous impose injustement ? J’ai depuis longtemps rejetées ces valeurs, elles ne sont plus pour moi qu’une belle histoire pour bercer les enfants. Non, ils viennent à moi car ils m’envient. Ils me haïssent car je leur survivrais, ils me voient comme une aberration car ils sont incapables de suivre ma voie. Ils recherchent une vérité qui n’est que mensonge, sont esclaves de leurs propres croyances. Et j’entend soudain le soupire de la seule qui m’ait jamais compris, un cri que nul vivant ne peut percevoir ou même imaginer, le dernier murmure d’une âme qui s’éteint…
Et malgré mon état, malgré ces millénaires d’une existence sans passions, quelques chose croît en moi, une énergie que je ne peut contenir, une colère sans bornes que je ne suis pas censé pouvoir ressentire. Si je possédais encore des poumons, je hurlerais, si je possédais encore des yeux, je pleurerais. Mais je ne suis qu’un cadavre animé, et seul un râle profond, sépulcrale, résonne au sein de ce tombeau. Et bientôt, il sera remplacé par les suppliques de ces voleurs, de ces fous qui ont osé porter la main sur mon bien le plus précieux. Je remplacerais son âme par les leurs, et déchirerais leurs chairs de mes ongles. Plus personne ne se dressera devant notre existence, ils seront les premiers, puis les autres suivront, tous ceux qui se dresseront sur le chemin de ma vengeance, tous ceux qui auraient put nous mettre en danger, ma dame et moi.
Tous les vivants.
Une ère de ténèbres s’achève, voilà que se lève une aube écarlate !
Mon amour, attends moi, bientôt, je te rejoindrais…
Second texte, dédié aux braves affameurs-spéculateurs, ou la bonne idée de laisser, en coulisse, les rênes du pouvoir à un petit épicier.
La faim
Elle me regarde, mais ses yeux sont ternes, vitreux, comme si, derrière leurs pupilles d'azur, ne résidait plus que le vide. Elle ne parle pas, mais je sais qu'elle en a encore la force, elle n'est pas encore à la fin, elle commence simplement à l'entrevoir. Non, si elle reste silencieuse, c'est parce qu'elle n'a plus rien à dire. Ses pensées, à force de tourner sans cesse dans son crâne, se sont percutées avec tant de violence qu'il n'en reste rien. Cela ne peut pas m'arriver, car je suis déjà passé par la, parce que j'étais passé par la avant même que tout cela ne débute. Toute cette folie.
Dehors, lentement, la nuit tombe, ma nuit. Je remonte le drap sale, ferme ses yeux doucement. Quelques pas encore et la porte de la chambre se referme sans bruit. Dans la pièce principale, ou les planches ont depuis longtemps remplacées les vitres, il y en a d'autres, moins importants. Ce sont mes amis, enfin, ils l'étaient, autrefois. Avant que chacun de nous ne devienne un loup, une bête qu'a tour de rôle, nous tentons de calmer. Je suis l'ami de ce qu'ils ont été, surement de ce qu'ils deviendront, mais pas de ce qu'ils sont aujourd'hui. Eux n'étaient pas prêts, eux, n'avaient pas assez souffert. Mais je leur fait toujours confiance, tout simplement parce que seul, aucun de nous ne survivrait plus de quelques jours. Et ce n'est pas seulement à cause de cette violence, de ce combat sans fin qui nous attend, juste derrière la porte de l'appartement. C'est aussi à cause de la démence, de la solitude qui vous transforme en machine sans âme, en machine à vivre : manger, dormir, et rien de plus.
Je m'approche de la porte d'entrée à travers la fumée. Une des choses qui n'ont jamais manqué : les différentes drogues dont la plupart se nourrissent désormais. Les gens n'ont pas suffisamment pensé avant que tout cela n'arrive, et ironiquement, à présent que c'est ainsi, ils veulent par dessus tout éviter d'y réfléchir. Leur lâcheté, leur bêtise... Parfois, je me demande si tout cela n'est pas nécessaire pour qu'elles prennent réellement fin.
Mais je suis dur. Avant, argent signifiait être à l'abri du besoin... Jusqu'au jour ou on s'est rendu compte qu'étrangement, l'argent ne se mangeait pas.
Je leur fait simplement un petit signe, et ils savent ce que cela signifie : que je vais devoir commettre un acte que leur morale réprouve, pour que nous ne mourrions pas tous. Pourquoi moi ? Tout simplement parce que je suis une ordure depuis toujours. Tant qu'on me payait, me donnait de quoi manger, me gardait sous contrôle, j'ai été gentil, sympathique même. Dans le fond, je n'aime pas être un salaud, frapper les gens, voler, et toutes ces choses pour lesquelles je suis, par ailleurs, très doué. J'aurais préféré continuer à me la couler douce, me contenter de survivre en n'emmerdant personne. Mais voilà, on a subitement décidé que les gens comme moi devaient crever de faim. Cela a semblait normal à tous. Après tout, nous n'étions pas utiles à la société, pas « productifs ». Donc, nous méritions de crever, parce que nous n'avions pas la décence de nous résigner à suivre la volonté du plus grand nombre. Comment voulez vous réagir à ça ? Nous étions devenus des ennemis, des parias, et puisque tant de haine était tournée contre nous, il n'y avait aucune raison de ne pas leur rendre, au centuple. La seule différence, de taille : nous n'avions, nous, rien à perdre. Alors de nombreux hommes et femmes, des gens un peu comme moi, ont commencé à vivre non plus en parasites, mais en prédateurs. Traqués, ils n'en sont devenus que de plus en plus dangereux, de plus en plus efficaces. Et surtout, de plus en plus nombreux...
On avait dit aux gens que plus ils seraient utiles, plus ils seraient riches, et donc heureux. La vie comme dans un jeu vidéo, un MMORPG ou le temps investit est obligatoirement récompensé d'égale façon. Et ils ont cru à ces conneries. Et puis, un jour, même en travaillant 20 heures par jour, ça ne suffisait plus. Ils auraient dut se méfier en voyant le nombre de pays ou avaient lieu des « émeutes de la faim », ces « petits soulèvements » à la base de la plupart des grandes révolutions, et des plus grands massacres. La « loi de l'offre et de la demande », venait de les condamner. Ils ne pouvaient plus payer suffisamment, ils n'étaient plus compétitifs, donc, eux aussi pouvaient crever.
Le Chaos, avec un grand C, voilà ce qui a suivit. L'état, dépassé, ne put que se retrancher derrière ses dernières sécurités. Ceux qui travailleraient pour lui seraient nourris. Cependant, il n'y avait pas assez de place pour tout le monde. Ils sélectionnèrent donc les élus, ils mirent des policiers et des militaires devant, et ils condamnèrent le tout. En réalité, seuls les riches, les vrais, purent rester indépendants. Ils se regroupèrent, firent appel à des compagnies privées de sécurité, et se fabriquèrent de petites enclaves, des poches de paradis, comme ils le voyaient, au milieu de notre enfer. Dans les villages, les gens se rassemblèrent plutôt en communautés agricoles, ou « on aime pas les étrangers », et vivant en complète autarcie. Les cités, elles, devinrent pour la plupart de mini-états aussi fermés que les enclaves des « bourgeois ».
Je referme la porte de l'appartement, et descend l'escalier de bois, aux marches étroites, jusqu'au hall de l'entrée. Je ne rencontre personne en chemin, mais cela n'a rien d'étonnant. Nos voisins savent quelle genre de personnes nous sommes, et ils nous haïssent en conséquence. Je ne sais pas ce que chacun d'entre eux doit faire pour survivre : trafics, prostitutions diverses, ou de rares boulots « à la limite », permettant tout juste de se nourrir. Je préfère ne pas savoir, car de toutes façons, il est hors de question de s'en prendre à qui que ce soit qui vit dans mon immeuble. La paix est trop rare pour être brisée, même pour la bouffe, et puis, je n'aime pas m'en prendre à ceux qui galèrent autant que moi, ça ne serait pas bon pour mon karma...
Sortant finalement dans la rue elle même, je jette à peine un regard à l'objectif de la caméra installée quasiment au dessus du pas de porte, son œil luisant embrassant nuit et jour les mouvements des habitants du quartier. Officiellement, ces choses sont la pour lutter contre le terrorisme, sont censées « sécuriser » la population. Moi, ça ne m'a jamais sécurisé, même quand je n'avais rien à me reprocher. Ça fait parti de ce que j'appel le Chaos, savoir qu'un inconnu m'observe en permanence, note, enregistre mes déplacements, décortique ma vie. Mais l'appareil n'est pas la raison qui me fait ainsi me méfier, tentant de me fondre dans les ombres pour rejoindre des lieux moins exposés aux regards des habitants. Ce sont les milices qui en sont la cause. Quand tout à commencer à partir en sucette, il n'y avait plus assez de policiers. Notre gouvernement a alors autorisée la création de « comités de quartier ». Des volontaires, prêts à faire régner l'ordre, avec autorisation de pratiquer l'arrestation. Le concept a beaucoup plut, et grâce à lui, le Chaos est plus grand encore. C'est comme si chaque secteur de Paris avait une loi différente, et que chacun de ces secteurs voyait ses frontières se déplacer, nuit après nuit. Et chacun de ces « groupes citoyens », y va de son petit moyen magique pour détecter les criminels et les ennemis de l'état. Ici la couleur de la peau, la bas, la longueur des cheveux, de la barbe, ou encore la propreté des vêtements ou des ongles. Certains les ont combattus ouvertement, mais tous ont finit par se taire. Après tout, qu'avaient ils donc à se reprocher pour être opposés à une mesure censée apporter l'Ordre, la sacro-sainte Sécurité ? Cette saloperie d'intérêt général, qui ne désire rien plus que remplacer le « Je », par le « On ». Parfois, on retrouve un ou deux de ces fiers croisés refroidis au coin d'une rue sombre, et puis les flics les ramassent, et « on » en fait des martyrs. Superbe. Vraiment.
J'ai horreur des petits chefs, de ces types avec un tel complexe d'infériorité qu'ils se sentent obligés de se prouver en permanence qu'ils sont les meilleurs, les plus « brillants », dans tous les sens du terme. Ceux la, on leur donne un papier ou une étoile, et ils se sentent comme investits d'une mission divine, comme s'ils devenaient soudain « importants », dignes de respect. Si un type me donnait une arme, et voulait me forcer à me battre pour lui, pour ses idées, sa patrie, ou je ne sais quoi, c'est lui que je descendrais, immédiatement. Et s'il était plus fort que moi, alors j'attendrais juste un peu plus longtemps...
Mais bon, ce soir, la ville est bien vide. Il faut dire que des rumeurs concernant de prétendus cannibales trainant dans le coin ont eut tendance à décourager pas mal de monde. Ou alors, c'est la chaleur, cette saleté de canicule qui revient sans cesse, année après année. D'un autre côté, c'est grâce à elle que je vais certainement faire une « bonne prise » , elle, et les économies d'énergie « bonnes pour la planète ». Cette pensée me fait ricaner tandis que je me rapproche de l'enclave de Neuilly : je n'ai jamais était un grand écologiste. Franchement, on a déjà tellement de mal à survivre nous même, alors comment s'inquiéter d'inconnus pas encore nés ? Chaque époque est, et se doit d'être différente de celle qui la précède, les soucis de nos successeurs ne seront pas les nôtres, ils seront peut être pires, peut être moindre, mais de toutes façons, ils en auront. Comment peut-on penser que quelqu'un puisse regretter un temps qu'il n'a jamais connu ? Tout cela fait partie de cette vieille habitude propre au 21e siècle : vouloir que jamais rien ne change, si jamais il existe le risque le plus infime que ce soit pire ensuite. Ce vieux « principe de précaution », ralentissant toute véritable évolution. C'est en partie à cause de lui qu'on en est la. Si, au lieu d'interdire les organismes génétiquement modifiés, on s'était réellement penchés sur le sujet, sérieusement, les avaient améliorés, confinés, je suis certain que la situation n'aurait pas dégénérée à ce point, qu'on aurait put « fabriquer » de la nourriture pour tous. Penser qu'il vaut mieux ne rien manger plutôt que quelques chose qui vous tuera dans cinquante ans, c'est purement le type de pensée que peut avoir quelqu'un qui n'a jamais eut vraiment faim. De toutes façons, je n'ai jamais cru à ces histoires de bio, ce concept inventé pour faire cracher leur pognon aux gogos. C'est un peu la même histoire que le nuage de Tchernobyl, la pluie contaminée s'arrête aux contours du champ de l'agriculteur bio. Même s'il avait arrosées ses plantes placées en serre avec de l'eau distillée, la terre elle même est de toute façon irrémédiablement souillée.
Je me contente de soupirer, arrivant enfin à destination.
Bien, les deux gardes sont la, dans la guérite à deux étages dont ils surveillent les environs. En haut, ils disposent également d'un projecteur, et d'une sirène, afin de prévenir les soldats présents à l'intérieur en cas de réelle menace. Il est en effet déjà arrivé que de véritables meutes se rassemblent pour tenter de passer en force, à pied, ou en utilisant des véhicules. Certaines enclaves ont ainsi était intégralement pillées. C'est une autre chose que je ne comprendrais jamais. D'autres pays s'en sont bien mieux sortis, et possèdent encore des services publics assurant une véritable sécurité. Mais non, ils décident de rester en France, de continuer de nous narguer en arrosant leur jardin, la, juste à quelques mètres de nous. C'est d'ailleurs aussi pour cela que je les voles, pour leur remettre les idées en place. Un jour prochain, nous, l'humanité, nous les submergerons. Et il vaudrait mieux pour eux qu'ils soient déjà partis quand ce moment arrivera.
En général, l'un des gardes fait une ronde en véhicule toutes les deux heures. Ma montre indique 23H39, ce qui signifie que je vais devoir attendre une petite demi-heure. Rien de bien méchant, bien au contraire : il commence à faire enfin un peu plus frais. C'est la que tout va se jouer, et qu'on va enfin savoir si ce soir je mourrais d'une indigestion de nourriture, ou de plomb. La position du trou dans le grillage, dissimulé derrière un des rares buissons encore vivotant de l'extérieur, m'expose durant environ une minute à un éventuel regard du garde. C'est un peu comme courir sur un fil, sans filet. Si je vais trop vite, il m'entendra surement, si je vais trop lentement, j'augmente à chaque seconde les chances qu'il tourne la tête au mauvais moment. Ressortir est bien plus simple. Pas mal d'habitants entassent des vieilleries, plantent des sapins prés de la clôture, ou achètent l'une de ces petites cabanes de jardins pour ranger leurs outils. Grâce à ce genre de choses, je n'ai jamais eut aucun soucis à passer par dessus la barrière au retour. Sur place, cela ne devrait pas non plus être trop compliqué. La chaleur aidant, il y a de fortes chances que je trouve rapidement une porte ou une fenêtre ouverte, ce qui me faciliterait d'autant plus la tâche. C'est fou comme les « gens biens » sont prévisibles. J'ai connu des types, autrefois, tellement formatés par leurs habitudes qu'ils en étaient à peine humains. Le genre de gars qui vit seul depuis dix ans, qui n'a jamais changé d'horaires, et dont le seul plaisir est d'acheter et d'installer du matériel voyant sur sa voiture. Réellement effrayant. Cette espèce la a vraiment souffert quand tout ce système est tombé en morceaux. Il y en a eut des suicides et des massacres spontanés. Le nombre des camés a explosé. Ceux la, je les détestes. Ces crétins incapables. Comme si on ne dépendait pas déjà de suffisamment de choses dans ce monde merdique... Je ne suis pas d'un naturel violent, je n'ai jamais tué personne, mais un de ces types la qui vendrait sa saloperie à l'un de mes amis, je ne pense pas qu'il ressortirait vivant. On a déjà l'alcool, le tabac et un peu d'herbe, pas besoin de ces trucs tout juste bons à coller la trique aux gosses de riche. Il y a des choses qui me foutent en rogne, c'est instinctif, ça ne s'explique pas vraiment. Je ne suis pas psychiatre ou une connerie du genre, ça non plus je n'y crois pas. Et le premier qui viendra me raconter qu'il comprend mieux que moi ce qui se passe dans mon crâne en aura pour son argent. Je sais qui je suis et comment je veut vivre, le reste, c'est secondaire. Et d'ailleurs, à ce propos, le brave petit soldat numéro un vient de monter dans sa jeep. Plus que quelques secondes à attendre, et...
Je m'élance, profitant que le numéro deux ait le regard fixé sur son camarade qui s'éloigne. Je suis une ombre, je glisse doucement, sans un son, je suis à peine présent. Ma silhouette sèche d'épouvantail n'éveillant au final aucune attention, je m'accroupis derrière les branches, une main sur le grillage. Un dernier coup d'œil, juste pour vérifier que tout va bien, et je me glisse à travers la haie, pénètre sur le territoire d'un autre, une petite portion de l'éden interdit.
Je connais bien ce jardin, pas vraiment grand, mais assez pour pouvoir passer à bonne distance des déclencheurs des lampes automatiques placées sur le porche de la maison. Ces satanés projecteurs sont une des rares choses auxquelles je dois réellement prêter attention maintenant que le pire est passé. De toutes façon, il serait stupide de ma part de prendre quoi que ce soit dans cette demeure. A mon avis, celui qui la possède doit se croire plutôt chanceux, puisqu'il doit être l'un des seuls à ne jamais avoir de soucis. Parfois, je me dis que ce doit être une sorte de « sympathisant », et qu'il sait pour le trou dans la barrière. Ou alors pense t'il simplement « acheter » sa tranquillité en laissant passer les types comme moi à travers sa pelouse ? D'un sens, il n'a pas vraiment tord, mais si la situation devenait vraiment grave, je pense que cet « accord » vivrait ses dernières heures. Ceux qui vivent ici ne se rendent pas compte de ce qu'est le quotidien à l'extérieur, du fait que les contracts et les traités, cela ne fonctionne pas longtemps avec quelqu'un qui cherche uniquement à survivre... La civilisation est une chose fragile, et quand le besoin dépasse le danger qu'obtenir la chose désirée représente, elle s'écroule comme un château de carte.
Je laisse le jardin de mon « complice » derrière moi, descend la rue vers l'intérieur de l'enclave, la ou se trouvent les domaines les plus remarquables. Toutefois, ce n'est pas une demeure de prestige que je recherche : le luxe n'a aucun intérêt. Comme je l'ais surement déjà dit, l'argent ne se mange pas, et personne à notre époque ne serait assez fou pour échanger un lingot d'or contre une semaine de nourriture. Ceux qui l'auraient fait, sont déjà morts. J'en ais retrouvé un, un jour, un vieillard, entièrement desséché. La pièce ou je l'ais découvert, sa chambre, était littéralement remplit de billets de banque. Dans sa main, il tenait encore une liasse, et semblait s'être étouffé en avalant une impressionnante quantité de papier. Je l'ais laissé la, comme une sorte de vestige, d'avertissement, mais je n'ai pas put m'empêcher d'emmener une partie de son argent en quittant l'appartement. Juste au cas ou.
Non, en vérité, je cherche la maison d'une famille aussi nombreuse que possible. Plus j'en ramène, moins j'ai besoin de « chasser », logique non ? En général on peut voir cela à la taille de la voiture, si c'est une familiale ou une sorte de mini-bus, c'est gagné. Je regarde aussi s'il y a un garage ou non. Parfois, les gens qui en ont un y mettent un bac à surgelés, les cuisines équipées prenant rarement en compte l'ajout d'un réfrigérateur de ce type. Alors, même si la chance n'est pas toujours au rendez-vous, ça vaut le coup d'essayer. L'autre bon côté de la technique, c'est que si ça marche, je n'ai pas besoin de m'introduire dans la maison elle même. Moins de risques, plus de profit, bref, comme j'aime. Et je crois avoir trouvé mon client...
Maison deux étages, plutôt ancienne, avec une façade donnant sur la rue, et un petit jardin à l'arrière. Garage collé à la maison, à droite, surement avec un accès à l'intérieur, et il y a même une échelle permettant d'atteindre le toit, duquel je peut atteindre l'extérieur. Cessant de marcher, je jette un regard rapide dans la rue, à la recherche de la mamie à l'affût ou du promeneur un peu trop concerné, mais apparemment, tout est calme. Petit moment de tension tandis que j'enfile mes gants. Précaution peu utile, puisque j'ai refusé de me rendre au « rendez-vous citoyen », dont le but était de ficher la totalité de la population. La prochaine fois, ce sera certainement obligatoire, mais qui sait ce qui sera arrivé d'ici la ? A l'époque du premier, je n'avais encore rien à me reprocher au niveau légal, et ça ne m'a pas empêché de le boycotter. Oui, je suis du genre à ne me rendre que dans les bars ou l'interdiction de fumer est restée purement théorique. Je n'aime pas qu'on me dicte ce que j'ai à faire, ce que je dois manger, et à quel âge je dois mourir. Surement suis-je trop excessif, trop individualiste ? Pour « eux », en tout cas, ça n'a jamais fait aucun doute, et je me sentais coupable avant même de devenir un voleur. Du coup, ça ne m'a pas vraiment changé...
Crocheter les portes de garage, j'adore. Je savais déjà plus ou moins le faire avant d'y être forcé, parce que je suis aussi du genre à aimer entrer la ou je ne suis pas invité. Autrefois, je me servais de ce don pour surprendre mes amis, et parfois, un peu plus tard, pour trouver un coin un peu plus chaud ou dormir. Je ne suis pas utile à la société, ça a toujours été mon problème. Si je fais la même chose deux jours de suite, ou quand on me donne des ordres, ça me rend fou, je ne supporte pas, et je n'ai jamais été assez riche pour ouvrir mon propre commerce. Et les prêts, c'est un peu comme se mettre à genoux devant un type pour l'implorer de vous prendre comme esclave pendant trente ans. Avoir un bar, avec de la musique, ça m'aurait plut. J'aurais aussi bien aimé apprendre à jouer d'un instrument, parce qu'avec les doigts que j'ai, j'aurais certainement été bon. D'ailleurs, la serrure vient de comprendre à quel point je peut être adroit.
Nouveau coup d'œil dans la rue : toujours personne. Je tire la porte rapidement, en essayant de ne pas faire de bruit, m'infiltre en-dessous le plus rapidement possible, en prenant cependant mes précautions afin qu'elle reste entre-ouverte, en cas de fuite en urgence. Je contourne l'espèce de van aux formes horriblement arrondies que j'ai aperçu du dehors, et remarque avec plaisir qu'une fois de plus, j'ai fait mouche : il y a un grand réfrigérateur dans cette pièce. Ça, et une machine à laver, un sèche linge, des outils, et une sorte de bannette... Une sorte de bannette ?
Un chien, la dernière chose à laquelle je me serait attendu. La plupart d'entre eux n'ont pas survécu au second mois de famine, puis on s'est attaqués aux rats. Je saisis une pelle, reposant contre le mur. C'est avec ça que je chassais à cette époque la, et il n'y a aucune raison que je ne recommence pas. La bête dans le panier ouvre un œil, et j'espère vivement qu'elle va se contenter de grogner. De taille moyenne, ce doit être une sorte de croisement, un truc style caniche avec un peu de fox, et surtout, obèse à l'extrême, à tel point que je me demande s'il va être capable de se lever. Il m'observe d'un regard éteint, puis lève la tête. Je n'hésite pas un instant, et abat la pelle sur son crâne de toutes mes forces. Je n'ai jamais aimés les chiens, de toutes façons. Par contre, je sais tout à fait qu'il va faire des heureux. Souriant, je tire de ma poche un large sac poubelle roulé en boule, et le déplie d'un geste. La carcasse est plutôt lourde, un bon signe. C'est exactement le genre de choses qui manquait à ma petite femme pour aller mieux, un peu de viande fraiche. Elle va être si contente, j'imagine son sourire d'ici. On le fera à la broche, les gars apprécieront, et s'il en reste, on invitera aussi la petite voisine, l'un d'eux lui fait les yeux doux depuis quelques temps. Une bonne soirée en perspective.
J'ouvre le gros congélateur, écarquillant les yeux comme un gosse devant un sapin de Noël. Il est plein à ras-bord. Du poisson, des frites, de la viande hachée, posées à côté, il y a même quelques bouteilles de vin. Je suis si ému que j'en aurais les larmes aux yeux, si j'avais le temps pour ça, mais justement, le temps m'est compté. Rassemblant le maximum de nourriture possible, je pose mon sac à dos sur le sol, et commence à le remplir de la façon la plus efficace possible. Quel malheur de ne pas pouvoir tout emporter, mais trop me charger, ce serait prendre trop de risques. Ce serait bruyant, peu commode, et trop lourd pour courir. Je me hâte, et referme bientôt le tout, ajoutant le second paquet sur le dessus, le bloquant avec la capuche du sac à dos. J'ai même réussi à glisser une bouteille de plus dans l'une des poches latérales, assez enfoncée pour ne pas être trop visible, mais accessible, juste au cas ou j'aurais une petite soif sur le trajet du retour. J'aurais aimé nettoyer le sol et la pelle également, mais les vieux chiffons trainant ici n'auraient pas suffit, et le résultat serait surement pire encore. Au final, je me contente de dissimuler la pelle dans un coin plus sombre, tête en bas, et de tirer un peu la bannette pour la placer sur la flaque sanglante. Ainsi, tout à l'air en ordre. De toutes façons, il y a très peu de chances que quelqu'un vienne ici avant demain matin, et d'ici la, je serais loin.
Sortie rapide, toujours personne au dehors. Une soirée simple, comme je les aimes. Certains préfèrent la difficulté, s'imposent des challenges. Pas moi, plus c'est facile, plus c'est rapide, mieux c'est. Je ne suis pas un artiste de la cambriole ou un amateur de sensations fortes. Je n'ai tout simplement pas d'autre choix si je veut survivre, si je veut rester celui que je suis, même si parfois je ne l'aime pas autant que je le devrait. J'attrape le premier barreau de l'échelle d'acier, commence à grimper, toujours le plus silencieusement possible. Non, moi je tiens trop à ma liberté pour la monnayer. Je refuse de me réveiller un jour, vieux, et me dire que j'ai vécu pour les autres, que je suis passé à côté de ma vie. Elle est peut être misérable en ce moment, mais c'est la mienne, mon histoire, la ou m'ont menés mes choix. Et puis, le futur n'est pas écrit, et je continuerais à me battre pour sortir des ténèbres, et si possible, au passage, en emmener d'autres avec moi. Peu importe comment, peu importe le temps que cela prendra. Rien ne reste jamais figé, et si demain j'ai la possibilité de changer les choses, à ma façon, je le ferais.
Un bruit, en dessous de moi, me sort de mes reflexions tandis que j'empoigne la barrière exterieure. C'est comme si quelqu'un déplaçait des meubles, cherchait quelques chose. C'est mauvais signe.
Un hurlement, répété, et la nuit s'illumine. En un instant, les projecteurs postés sur les différents postes de gardes commencent à balayer l'enclave, à me chercher. Je suis tenté d'enjamber tout simplement le grillage et de sauter, mais je risque de me briser une jambe en me précipitant ainsi. Non, je dois attraper les mailles et descendre un peu avant de lâcher prise. C'est vraiment très mauvais cette fois, ils vont m'avoir, je le sent.
Je retombe, me rattrapant maladroitement à cause du poids de mon sac. J'ai lâché un peu trop tôt, et je sens clairement qu'une de mes chevilles n'aurait pas put en supporter d'avantage. Grimaçant légèrement, j'avise de la rue la plus proche. Ils n'ont pas le droit de me poursuivre à plus de 500 mètres de l'enclave. Au delà de cette distance, ils doivent faire appel à la police d'état, ou à la milice. Tout n'est pas perdu.
Dire que je me plaignais quand je devais courir pour entrer. Ces 500 mètres, ce seront surement les pires de ma vie. Les ronds de lumière tournent autour de moi, cherchent. Pourvu qu'ils ne me trouvent pas...
L'un d'eux me cible, puis tous se rassemblent sur moi, me suivent.
« Halte », hurle un haut parleur. Jamais. Je cours droit devant moi, pendant un instant je pense même à laisser le sac, abandonner mon butin, me contenter de ce que j'ai dans mes poches... Et la laisser mourir de faim. C'est la vie que je ramène avec moi, sa vie, et je ne l'abandonnerait pas.
« Je répète, halte ou nous allons faire feu. Première sommation. »
Je ne leur répond même pas. Plus que trois cent mètres environ.
J'aimerais faire demi-tour et charger, j'aimerais mettre un terme à tout cela, pour de bon. Mais le courage n'arrête pas les balles. Si c'était le cas, le monde n'en serait jamais arrivé à ce point. Il n'y a pas de héros, pas de justice. Juste mes pieds et mon souffle court.
Un coup de feu me fait sursauter. Un coup en l'air, juste pour me montrer qu'ils ne plaisantent pas. Mais je ne m'arrête toujours pas.
« Seconde sommation. »
Ils n'ont pas encore compris ? Pas saisis que je ne m'arrêterais pour rien au monde ? Tant mieux, qu'ils continuent de penser qu'ils m'impressionnent, qu'ils continuent de croire qu'ils m'effraient. Ils ne représentent rien à mes yeux, et je représente tout ce qu'ils haïssent, parce que je ne sers personne, parce que je ne suis et ne serait jamais un esclave. J'ai envie de hurler, mais je suis trop fatigué pour cela. Quand on dit que le tabac tue. Je souris à cette idée. Plus qu'une petite centaine de mètres...
Une détonation, et l'impression d'avoir reçu un coup violent dans le dos. Je suis touché ? Je ne sais pas, je n'ai pas le temps de m'en inquiéter. Une seconde, et je suis comme projeté en avant une nouvelle fois. Plus que vingt mètres, et je tourne le coin de la rue. La troisième détonation est plus douloureuse. J'ai été touché au flanc cette fois, et je peut voir, du coin de l'œil, mon T-shirt se teinter lentement d'un rouge sombre, aussi épais que les ténèbres de la rue à laquelle je fais face. Je me contente de tenir ma blessure, serre les dents, et passe le coin à une vitesse de course que je n'aurais jamais cru pouvoir atteindre.
Je suis en sécurité pour le moment, mais pas question de s'arréter ou de ralentir. Les autres ne vont pas tarder à prendre le relais, ce n'est qu'un court répit que je viens de gagner. Toutefois, mon salut ne repose plus désormais sur ma vitesse, mais sur ma discrétion. Une matière dans laquelle je suis bien plus doué.
La nuit m'avale tandis qu'au loin résonnent déjà les sirènes de mes poursuivants.
***
J'ai eut de la chance. Beaucoup de chance.
Les deux premières balles se sont logées dans les cartons de viande congelée. Sans ça, je serais mort, c'est certain. La troisième est passée sur le côté, m'entaillant le flanc, mais pas suffisamment pour mettre ma vie en danger. En tout cas, il s'en est fallut de peu, et je vais être bon pour une jolie cicatrice.
Je reprends une bonne rasade de vin, et rit. Assis sur mon sac, sous un porche anonyme, loin des caméras et des emmerdeurs, je suis le roi du monde. Nous avons des rations pour deux ou trois jours, peut être même une semaine si les autres se démerdent bien. A notre tour d'avoir notre petit coin d'éden, notre lot de bonheur tel que nous le concevons. Je regarde le goulot de la bouteille, souriant. Je sais déjà qu'elle me reprochera d'en avoir but sur la route, juste avant de vouloir examiner ma blessure de plus prés. On se mettra à table, surement grâce à l'ami Médor, et nous passerons le reste de la nuit à refaire le monde autour d'un bon verre, comme autrefois. Et puis, dans un petit moment, il faudra recommencer, retourner chercher de quoi se nourrir, l'une des rares obligations à laquelle nul ne peut échapper. Saleté de nature.
Et j'y retournerais, et encore une fois, je survivrais. Car c'est le droit de tout être humain en ce monde : vivre libre, vivre debout. Et ce droit, personne ne me l'enlèvera, ni le « faiseur de lois » derrière son bureau, ni le petit dealer au coin de la rue, ni le banquier avare ou le grand patron. Ce droit, je l'ais simplement parce que je suis en vie, et que je suis prêt à tout pour le conserver.
Car rien en ce monde ne peut être plus important.
Chassé de mon blog AOL par la magie des rachats, j'ai décidé de m'installer ici, histoire de polluer un peu l'endroit de mes textes. Je vais donc dans un premier temps replacer ceux qui avaient déjà été "publiés" sur mon ancien blog, puis poursuivre ceux en cours.
Voici donc le premier. En résumé : juste quelques pensées perdues. Il n'a jamais eut de titre, mais il n'en a pas besoin, de toutes façons.
Il est 6H, encore une nuit passée dans mes pensées, ce labyrinthe débouchant autant sur de vastes palais, se levant fièrement vers les étoiles, que sur de saumâtres marais surmontés d'une lune maladive. Doit-on toujours perdre quelques chose pour évoluer ? Doit-on toujours détruire pour bâtir ? Ne pourrait-on pas garder ce qui fût pour atteindre ce qui sera ?
Quelques heures, semblables à celles ou tu étais la. La fumée s’échappe, ces volutes formant comme le spectre de ce visage trop vite disparu. Ce fantôme qui hante encore ce lieu, ce refuge ou tu n’a laissée qu’une fugace trace, comme un parfum inaltérable.
Si seulement…
Oui, des si, des millions, des milliards de si, tournoyants comme autant de girouettes affolées par un cyclone perpétuel. Rouillées, grinçantes, des pivots d’os et des aiguilles d’acier, une lande ou ne poussent que chardons et ronces. Vallée de portails de fer, pierres de granites aux sceaux oubliés, combien de fois ais-je errer ici ? Combien de personnages y furent enterrés ? Des espoirs, ici ? Oui, là, sous les pierres froides, leurs yeux ouverts et desséchés tournés vers ce ciel que jamais plus ils ne contempleront. Terre brûlée, églises de basalte, anges racornis aux sourires vicieux, aux crocs effilés et aux yeux vitreux. Ils me regardent, la bas, la ou ils sont toujours, attentifs et patients. Je tend la main à travers les barreaux de cette prison de chair, ces phalanges ridées par un passé trop lointain. Dehors, j’entends déjà le son de ce que l’on appel la vie, on se réveil, on se lève, on se prépare à une journée de plus.
Sans but.
Pas de vérité, un décor de carton pâte, un film dont les acteurs principaux sont depuis longtemps décédés. Une clope et un café, comme toujours à cette heure, et cet écran blanc ou s’inscrivent des lettres virtuelles, des mots et des idées comme autant d’enfants morts nés de ce pays ou se traîne ma carcasse. Tourment, toujours, de faux sourires, figés sur des statues de marbre impur. Des masques, partout, sans yeux, sans traits. Des masques vierges et figés, m’entourant de leur incompréhension.
Si seulement…
Mes cheveux crasseux collent à mon crane comme tant de parasites, cette apparence que l’on m’impose, cette forme que je n’ais pas choisie. Je la hait, je hait chaque particule la composant, chaque petit 1 placé au milieu des 0 formant cette vérité… le vide. Né de rien pour y retourner, et entre les deux ? L’attente. Inutile et perverse, constellée de morceaux de ce bonheur trop simple pour être vrai. La carotte pour faire avancer le baudet, « Regardez ! Regardez ! Tout ira mieux ensuite ! ».
Rien, rien ne va jamais mieux, des objets s’entassant comme autant de piquets de la gigantesque clôture qui nous enserre. Les barbelés ont depuis longtemps entravée la plaine de la liberté, leurs pointes saillantes encore couvertes du sang des penseurs. « Animaux nous sommes ! ».
Je ris.
Nous n’avons pas été destinés à être cela, nous avons simplement suivit la voie la plus simple et la plus évidente. Nous ? Eux ? Suis-je une partie d’un tout ? Peut-on arracher l’étiquette collée à la naissance, cette apparence qui ne se modifie que bien trop peu. Une suite d’informations, de couleurs, d’ondes, de sons. Suis-je ce que vos yeux peuvent percevoir ?
Non.
Si seulement…
Peut on croire en un songe ? A t’on encore le droit de voir des fées perchées, la haut, sur le toit de cet immeuble, juste en face ? Peut-on voir en le soleil le visage de ces divinités oubliées ? Superstitions !
Votre science n’en est pas une ? Une religion incompréhensible pour le commun, que l’initié suffisant se charge d’expliquer aux fidèles attentifs ?
L’univers réduit à une équation ! Et mon esprit, ma volonté, ou se trouvent-ils dans ce schéma alambiqué ?
Une autre cigarette, « Fumer tue », lis-je sur le paquet. Est-ce ton affaire ? Est-ce ton affaire, toi qui pose toutes ces petites phrases sur chaque chose, ces petites notes indicatives qu’il me plait d’arracher ? Ton monde de plastique, le bien et le mal, un univers de binaire.
Et je sais que je me torture car elle n’est pas la. Partie, envolée, ne laissant que quelques grains de cette poussière féerique, qui un jour, se ternira, elle aussi. Personne, personne n’a jamais été la, seul même dans la foule, seul même quand il fallait marcher au pas. Pas d’harmonie, jamais, ils sont eux, et je ne ferais jamais parti de leur monde. Un monstre aux ongles sales, une chose tapie que nul ne désire. Un cadavre doué de raison.
Oui, si seulement !
Le jour se lève derrière mes volets clos, et cette vie s’active, robots biologiques répondant aux stimulis complexes d’organes tuméfiés. Rien de plus. Je voudrais être autre chose, voir, ne pas être. Juste m’asseoir et regarder, un sourire narquois au coin de mes lèvres. Je suis le spectateur, le rôdeur, l’oublié. Celui qui parle mais que nul n’écoute, celui qui hurle dans les ténèbres et dont le cri se perd, s’écrase contre les murs de l’indifférence. Quelques part, il doit y avoir quelqu’un, quelques chose, de différent. Comme ce petit air de magie qui parfois flotte au dessus des tables enfumées, comme cette petite mélodie qui parcourt mon âme. Comme ce sourire, ces sourires, finement dessinés sur les parois de mon cœur noir. Voyez moi, car j’existe, voyez moi, et je déploierais ces ailes aux plumes sombres, m’envolant loin de ce bruit, de cette agitation sans but.
Si seulement !
Colère, douleur, tourment. Le ciel est gris.
Une autre journée commence sur terre, et mon café est encore une fois froid, et noir.
Et je divague, je me perd, ou me trouve, je cours tout en restant assis, je pleurs tout en souriant, je meurs tout en vivant. Je suis gelé, je suis un serpent, tout de venin et d’écailles, aussi mauvais que peut l’être une chose qui se terre et tue. Tant de mal, tant de vices, tant de jeux malsains, tant de manipulation, de sortilèges, de malédictions murmurées. Doit on toujours résister à sa nature ? Mais l’assumer ne serait il pas comme s’enchaîner sois-même ? Je refuse ! Je refuse de n’être que mon propre jouet, je suivrais ces lois que j’ai moi-même crées, car je suis un être réfléchit. Réfléchit…
Tant de combats il me reste à mener, tant de concepts il me reste à comprendre, ou à inventer. Et le monde voudrait se refermer sur moi, piège à loup aux mâchoires mortelles, qui jamais ne relâche ce qu’il prend. Je ne veut pas me voir un jour avec les yeux ternes de celui qui a abandonné, de celui qui existe sans vivre, de celui qui fût un jour, mais qui s’est renié, s’est oublié. J’en connais tant, tant de ces artistes aux regards voilés de n’avoir jamais put s’échapper, d’avoir cédé, de n’avoir pas sut résister. La réalité diront certains, doit être assumée, mais ce sont ceux la même qui l’ont fuit les premiers. Il n’y a pas de victoire sans combat, pas de triomphe sans défaite.
Et seul je poursuis ma route, même si mon regard se détourne parfois de cet horizon qu’il me faut atteindre. Cette quête qui prend tout et donne bien peu. Et tu n’es plus la. Sûrement étais-tu un songe de plus, un bonheur de passage, une comète dans les ténèbres, une main tendue à travers les barreaux. Tu m’a touché, tu m’a parlé, et tu a sagement éteint la lumière en claquant de nouveau la porte. Je me perds en ce texte sans but, sans raison, ces mots vite lus et vite perdus, ces lignes qui seront avalées par ce tourbillon qu’est l’incompréhension.
Si seulement…
8H. Je suis toujours la. Et demain à la même heure également, et les jours qui suivront. Quelques part, mes idées, mes rêves, doivent exister, mes personnages doivent rire et pleurer en voyant celui qui les a fait, leur pitoyable créateur. Et si Dieu était un écrivain, assit devant sa page, les mains tachées d’encre, une larme coulant sur ses joues creuses ? Peut être, dans ce cas, lui pardonnerais je…
Si seulement, oui, si seulement tu m’avais aimé.