Voici un texte relatant un triste événement, vu de par "l'autre côté". Il s'agit de l'histoire d'une créature que les connaisseurs reconnaitront, intitulée "La Liche", ou de l'interêt de ne pas voir le monde en binaire.
LA LICHE
Encore une fois, je m’éveille…
Encore une fois, mon esprit s’extirpe de cette carcasse, englobe ce lieu que je connais si bien. Ces couloirs infinis ou guettent les miens, protecteurs silencieux de ce temple morbide. La poussière des ans n’a pas obscurcit ma vision : je les voits, pleins d’espoirs et de vie, avançant en ma demeure, virevoltants tels des papillons éphémères, multicolores et inconscients. Que sont ils venus chercher ? L’or ? La gloire ? Est-ce une quelconque croyance qui les pousse ainsi ? J’ai survécu à la colère de tant de nouvelles divinités… L’acier et les mots de pouvoir déchirent les corps de mes amis, fracassent leurs os comme de fines brindilles. Eux qui m’ont été fidèles par délà la mort, foulés aux pieds par des étrangers mille fois trop puissants. Autrefois, peut être, aurais je fait de même, me serais je battu pour une cause ou une autre, cherchant un maître digne de ma confiance. Autrefois, oui, jusqu'à ce que je comprenne, que quoi que l’on fasse, quoi que l’on vive, tous, toujours, nous sommes condamnés, au bout d’à peine deux ou trois générations mortelles, à cet oubli qui parfois tue même les Immuables. Ils progressent, se soutiennent, souffrent et hurlent. Plus que quelques mètres, et ils seront la, devant ce trône de pierre, me fixant de ces yeux emplis de peur et de dégoût, ce regard que nul être n’a le droit de porter sur moi…
Mon esprit réintègre mes os, et je les sens craquer tandis que mes vertebres s'empilent à nouveau, et que mes orbites vides s’animent de cette lueur, cette lueur qui n’est autre que l’expression de ma seule volonté d’exister. Qui aurait cru qu’au bout de milles années, cette envie soit encore présente, plus forte que jamais ? A mes côtés, une armure vide s’élève, ses mains spectrales, ses doigts fins qui autrefois caressaient ma peau pâle, serrés autour de la hampe de cette lourde hallebarde aux runes éclatantes. Elle non plus ne m’a pas quitté, jamais, et même si mon cœur n’est plus, je ne veut pas qu’elle disparaisse. Je la veut ici, prés de moi. Je veut qu'elle m'appartienne... A jamais. Ce visage fantomatique, cette beauté inaltérable, visibles à mes yeux seuls, car seul moi mérite de les contempler, de m'en délécter, pour les siècles des siècles. Elle ne disparaitra pas ce soir. Et moi non plus. Je suis éternel, et désormais, il ne saurait en être autrement…
Ils arrivent, bientôt, ils passeront l’arche de pierre, fouleront de leurs corps ignobles, grouillants, la pureté de ce lieu hors du temps, viendront me dépouiller de tout ce que j’ai, de tout ce que je suis... Elle fait quelques pas, sa lourde carapace d’acier grinçant à chacun de ses mouvements. Et je tourne mon crâne vers ce heaume, ou brille encore l’éclat de jade de ce regard amoureux, que jadis, elle portait sur moi... Je me lève à mon tour, rejetant d’un geste ces atours grisonnants collants encore à mon squelette blanchis. Venez, mortels, venez vous mesurer à celui qui a domptée la mort elle même, et regardez en face le spectre de ce que vous deviendrez…
Ils passent la porte en trombe, et je reconnais ce fanatisme qui les animes, je ressens cette frayeur qui parcourt l’humble paysan à la simple évocation du mot « Liche ». L’un d’eux me pointe du doigt, tandis que les autres s’attaquent à mon aimée. Ils sont la pour me punir me dit il, mais de quels crimes, de quelles exactions ? De simplement avoir voulu détruire cet ordre naturel que l’on nous impose injustement ? J’ai depuis longtemps rejetées ces valeurs, elles ne sont plus pour moi qu’une belle histoire pour bercer les enfants. Non, ils viennent à moi car ils m’envient. Ils me haïssent car je leur survivrais, ils me voient comme une aberration car ils sont incapables de suivre ma voie. Ils recherchent une vérité qui n’est que mensonge, sont esclaves de leurs propres croyances. Et j’entend soudain le soupire de la seule qui m’ait jamais compris, un cri que nul vivant ne peut percevoir ou même imaginer, le dernier murmure d’une âme qui s’éteint…
Et malgré mon état, malgré ces millénaires d’une existence sans passions, quelques chose croît en moi, une énergie que je ne peut contenir, une colère sans bornes que je ne suis pas censé pouvoir ressentire. Si je possédais encore des poumons, je hurlerais, si je possédais encore des yeux, je pleurerais. Mais je ne suis qu’un cadavre animé, et seul un râle profond, sépulcrale, résonne au sein de ce tombeau. Et bientôt, il sera remplacé par les suppliques de ces voleurs, de ces fous qui ont osé porter la main sur mon bien le plus précieux. Je remplacerais son âme par les leurs, et déchirerais leurs chairs de mes ongles. Plus personne ne se dressera devant notre existence, ils seront les premiers, puis les autres suivront, tous ceux qui se dresseront sur le chemin de ma vengeance, tous ceux qui auraient put nous mettre en danger, ma dame et moi.
Tous les vivants.
Une ère de ténèbres s’achève, voilà que se lève une aube écarlate !
Mon amour, attends moi, bientôt, je te rejoindrais…